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Ma rencontre imprévue, imprévisible, et belle

16 Dec

Ce soir j’ai rencontré quelqu’un. Karima. Une dame d’âge mûr, habillée avec élégance et dont le visage évoquait celui de Sophia Loren, et qui aidait au service dans le restaurant italien où j’ai choisi de diner, un peu tard.

Elle avait envie de parler. Elle semblait contente de pouvoir me renseigner en français sur le menu. Les convives qui étaient là, à la tablée de quatre, étaient tous italiens et elle ne parlait pas la langue. Les clients qui sont arrivés après moi étaient aussi des italiens. Décidément. Il ne restait que la télé où BFMTV nous donnait les nouvelles, le chef en cuisine, et moi. Alors elle regardait la télé, elle arrangeait des choses ça et là, elle servait et desservait, elle disparaissait brièvement en cuisine.

C’est au moment du dessert qu’elle engageât la conversation, depuis une table devant moi, alors qu’inspirée par le reportage de BFMTV sur l’inhumation de Nelson Mandela, elle me fit part de son admiration pour le grand homme qui avait tant oeuvré pour son pays et l’humanité. J’acquiesçais et hochais la tête.

La vérité, c’est qu’entre les bruits de repas du couple d’italiens à ma gauche et le son même faible de la télé, je ne l’entendais pas assez pour la comprendre et je ne parvenais pas à tout lire sur ses lèvres.

Je reconstituais tant bien que mal les phrases, et priais que mes réponses et mouvements de tête s’accordaient bien avec ses propos. “Mandela a quand même passé vingt-sept ans en prison !” “Il a failli être exécuté.” [Karima traça un trait horizontal sur sa gorge avec son doigt] “En France … gouvernement de Giscard … puis Mandela libéré” Je n’ai pas saisi. “Afrique du Sud … Ma belle-fille vient de Cape Town.” “C’est bientôt l’anniversaire de mes jumeaux.” “Oh, lui ai-je répondu, vous avez des jumeaux? Mon frère et moi sommes jumeaux !” “Oui, ils auront 38 ans bientôt, ils sont Capricorne.” Le même âge que mon frère et moi. Karima partageait désormais des bribes de sa vie.

J’ai alors invité Karima à prendre place à ma table si elle voulait, en lui expliquant que je l’entendais mal. Une fois à proximité, malheureusement, elle baissa naturellement le volume de sa voix et certains de ses mots restaient couverts par ceux des voisins et de la télévision.

C’est ainsi. C’est ainsi que j’ai appris son prénom, celui de ses enfants ainsi que leur âge, leurs métiers, le pays où ils habitent. C’est ainsi que j’ai appris que Karima, mariée à l’âge de 15 ans, divorça à 28 ans et éleva seule ses deux enfants, les faisant voyager entre le Maroc, la France et Dubai, leur apprenant le protocole, la vie avec les riches, les pauvres, à donner au pauvres, etc.

J’ai appris en une heure une quantité de choses sur Karima et ses enfants, leur caractère, leurs récentes activités et leurs projets. Mais c’était surtout une rencontre imprévue, imprévisible, et belle.

En 1964, le droit de mépris coûtait 2 francs

16 Apr
Aujourd’hui j’ai regardé quelques fois cette vidéo que l’INA (Institut National de l’Audiovisuel) a mise en ligne le 20 mars dernier : Le livre de poche et le mépris. C’est un court extrait (42 secondes) de l’émission de l’ORTF (Office national de radiodiffusion télévision française) L’avenir est à vous, datée du 21 septembre 1964.

Il y a quarante-neuf ans bientôt donc, un étudiant en médecine, appelons-le le lecteur aristocrate, qui bien qu’il ne sait pas s’il y appartient, affirme être persuadé qu’il faut une aristocratie de lecteurs. Interrogé sur le livre de poche, il déclare en penser beaucoup de mal. Je cite :

“Parce que ça a fait lire un tas de gens qui n’avaient pas besoin de lire, finalement, qui n’avaient jamais ressenti le besoin de lire. On les a amené là, avant ils lisaient Nous Deux ou La vie en fleurs, et d’un seul coup ils se sont retrouvés avec Sartre dans les mains. Ce qui leur a donné une espèce de prétention intellectuelle qu’ils n’avaient pas. C’est à dire qu’avant les gens étaient humbles, finalement, devant la littérature, alors que maintenant ils se permettent de la prendre de haut. Les gens ont acquis le droit de mépris maintenant. Ce qu’ils n’avaient pas avant.”

Ce que ça m’inspire  ?

Petit un, je chantonne Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! Les aristocrates à la lanterne !
Petit deux, je me demande si tous les gens parlaient comme ça à l’époque.
Petit trois, sait-on jamais, comme mon père était également étudiant en médecine à peu près à cette époque, je sais de quoi je vais lui parler à la prochaine occasion pour qu’on rigole un coup.
Et petit quatre, je tracerais bien volontiers un parallèle entre l’aristocratie de lecteurs telle que décrite par l’étudiant il y a 49 ans et l’aristocratie d’internautes.

Au risque de sembler élitiste ou de ne pas voir un défaut que j’ai moi-même –moi qui gribouille sur l’internet de temps à autre– quand je vois ce qui se tweet, ce qui se facebook, ce qui s’instagram, etc., j’ai du mal à séparer le bon grain de l’ivraie, et j’aspire à une modération sévère chez ceux qui inondent le Web de tout ce qui leur passe par la tête.

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