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Musashi dans la parfaite lumière

12 Jan
Musashi Miyamoto avec deux bokken (Estampe de Utagawa Kuniyoshi).

Musashi Miyamoto avec deux bokken (Estampe de Utagawa Kuniyoshi).

Je viens de finir la lecture de La Parfaite Lumière d’Eiji Yoshikawa [1], second volet du roman de la vie de Miyamoto Musashi, un personnage historique réel dans le Japon du XVIIe siècle, et inventeur de la Voie des deux sabres. J’avais lu le premier volet, La Pierre et Le Sabre, alors que j’étais toute jeune, et l’ai relu avec passion l’an dernier. La lecture des deux volets m’a pris presqu’un an. Ça se lit très bien, mais je ne souhaitais pas lire vite. Je souhaitais savourer l’histoire longtemps.

Vlad et moi sommes allés au Japon en juin dernier. À Kyoto particulièrement, certains lieux avaient jadis été des endroits familiers de Musashi, ou des endroits où il combattit. C’est le cas du Rengeōin, le Sanjūsangen-dō, que nous avons visité.

Musashi s’y serait battu en duel avec Yoshioka Denshichirō, de la Maison Yoshioka, en 1604. Musashi désarma Denshichirō et le vainquit. À l’intérieur du Rengeōin, nous avons admiré un des trésors nationaux du Japon —les mille statues armées en or de Kannon, les vingt-huit statues en bois des dieux gardiens ainsi que les deux statues de Fūjin (dieu du vent) et Raijin (dieu de la foudre). Elles y étaient déjà au temps de Musashi. Nous avons également vu une exposition de photos tirées des films dont l’histoire s’y passait. Sur l’une d’elles on voyait le duel entre Musashi et Denshichirō ; la description m’a contrariée. Plus que décrire la scène elle-même, elle révélait l’intrigue !

À tel point qu’atteindre le dénouement du second livre avait perdu tout intérêt à mes yeux. Je connaissais déjà la fin, aussi ne me restait-il qu’à parcourir les pages à mon gré et m’immerger dans les aventures de Musashi et sa quête philosophique. Ce que je fis jusqu’à hier soir.

J’ai fini les quelques chapitres restant hier. Oh, surprise ! La fin n’était pas celle suggérée dans la description de la photo exposée au Rengeōin. J’ai douté cinq pages avant la fin.

Voici quelques citations, ne révélant pas l’intrigue, tirées de La Parfaite Lumière d’Eiji Yoshikawa, illustrant la quête philosophique de Miyamoto Musashi.

Musashi cherchait une Voie du sabre qui embrassât toute chose. (p. 58)

La Voie du samouraï… Il se concentra sur ce concept, tel qu’il s’appliquait à lui-même et à son sabre.
Soudain, il vit la vérité : les techniques de l’homme d’épée n’étaient pas son but ; il cherchait une Voie du sabre qui embrassât toute chose. Le sabre devait être beaucoup plus qu’une simple arme ; il devait être une réponse aux questions existentielles. La Voie d’Uesugi Kenshin et de Date Masamuno était trop étroitement militaire, trop étriquée. À lui d’y ajouter un aspect humain, de lui donner une plus grande profondeur, une plus grande élévation.
Pour la première fois, il se demandant s’il était possible à un être humain insignifiant de ne faire qu’un avec l’univers.

La Voie du sabre devait être une source de force. (p. 165)

Musashi estimait son but en parfait accord avec ses idéaux d’homme d’épée.
Il en était venu à considérer la Voie du sabre sous un nouvel angle. Un an ou deux auparavant, il voulait seulement vaincre tous ses rivaux ; or maintenant, l’idée que le sabre existait pour lui donner pouvoir sur autrui ne le satisfaisait plus. Abattre les gens, triompher d’eux, montrer jusqu’où sa propre force pouvait aller, tout cela lui semblait de plus en plus vain. Il voulait se vaincre lui-même, soumettre la vie elle-même, faire vivre les gens plutôt que les faire mourir. La Voie du sabre ne devait pas servir uniquement à son propre perfectionnement. Elle devait être une source de force pour gouverner les gens, les conduire à la paix et au bonheur.

Musashi se prépare à peindre. (p. 675)

Il considérait le papier blanc comme le grand univers de la non-existence. Un simple coup de pinceau y ferait naître l’existence. Il pouvait évoquer la pluie ou le vent à volonté mais, quoi qu’il dessinât, son cœur subsisterait à jamais dans le tableau. Si son cœur était corrompu, le tableau le serait aussi. S’il essayait de faire étalage de son adresse, impossible de le cacher. Le corps humain s’efface, mais l’encre survit. L’image de son cœur survivrait après que lui-même aurait disparu.
Il sentit que ses pensées le retenaient. Il était sur le point d’entrer dans le monde de la non-existence, de laisser son cœur parler seul, indépendamment de son ego, libéré de la touche personnelle de sa main. Il essayait d’être vide, attendant l’état sublime où son cœur s’exprimerait à l’unisson de l’univers.

L’eau a la vie éternelle. (p. 686)

Par-dessus bord, il regardait tourbillonner l’eau bleue. Elle était profonde à cet endroit, infiniment profond, et animée de ce qui semblait être la vie éternelle. Mais l’eau n’a pas de forme fixe et déterminée. N’est-ce pas parce que l’homme a une forme fixe et déterminée qu’il ne peut posséder la vie éternelle ? La vraie vie ne commence-t-elle pas seulement lorsque la forme tangible a été perdue ?

[1] J’ai lu 5392

Ma rencontre imprévue, imprévisible, et belle

16 Dec

Ce soir j’ai rencontré quelqu’un. Karima. Une dame d’âge mûr, habillée avec élégance et dont le visage évoquait celui de Sophia Loren, et qui aidait au service dans le restaurant italien où j’ai choisi de diner, un peu tard.

Elle avait envie de parler. Elle semblait contente de pouvoir me renseigner en français sur le menu. Les convives qui étaient là, à la tablée de quatre, étaient tous italiens et elle ne parlait pas la langue. Les clients qui sont arrivés après moi étaient aussi des italiens. Décidément. Il ne restait que la télé où BFMTV nous donnait les nouvelles, le chef en cuisine, et moi. Alors elle regardait la télé, elle arrangeait des choses ça et là, elle servait et desservait, elle disparaissait brièvement en cuisine.

C’est au moment du dessert qu’elle engageât la conversation, depuis une table devant moi, alors qu’inspirée par le reportage de BFMTV sur l’inhumation de Nelson Mandela, elle me fit part de son admiration pour le grand homme qui avait tant oeuvré pour son pays et l’humanité. J’acquiesçais et hochais la tête.

La vérité, c’est qu’entre les bruits de repas du couple d’italiens à ma gauche et le son même faible de la télé, je ne l’entendais pas assez pour la comprendre et je ne parvenais pas à tout lire sur ses lèvres.

Je reconstituais tant bien que mal les phrases, et priais que mes réponses et mouvements de tête s’accordaient bien avec ses propos. “Mandela a quand même passé vingt-sept ans en prison !” “Il a failli être exécuté.” [Karima traça un trait horizontal sur sa gorge avec son doigt] “En France … gouvernement de Giscard … puis Mandela libéré” Je n’ai pas saisi. “Afrique du Sud … Ma belle-fille vient de Cape Town.” “C’est bientôt l’anniversaire de mes jumeaux.” “Oh, lui ai-je répondu, vous avez des jumeaux? Mon frère et moi sommes jumeaux !” “Oui, ils auront 38 ans bientôt, ils sont Capricorne.” Le même âge que mon frère et moi. Karima partageait désormais des bribes de sa vie.

J’ai alors invité Karima à prendre place à ma table si elle voulait, en lui expliquant que je l’entendais mal. Une fois à proximité, malheureusement, elle baissa naturellement le volume de sa voix et certains de ses mots restaient couverts par ceux des voisins et de la télévision.

C’est ainsi. C’est ainsi que j’ai appris son prénom, celui de ses enfants ainsi que leur âge, leurs métiers, le pays où ils habitent. C’est ainsi que j’ai appris que Karima, mariée à l’âge de 15 ans, divorça à 28 ans et éleva seule ses deux enfants, les faisant voyager entre le Maroc, la France et Dubai, leur apprenant le protocole, la vie avec les riches, les pauvres, à donner au pauvres, etc.

J’ai appris en une heure une quantité de choses sur Karima et ses enfants, leur caractère, leurs récentes activités et leurs projets. Mais c’était surtout une rencontre imprévue, imprévisible, et belle.

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