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Lecture : Madame Bovary, Gustave Flaubert

4 Jan
dessin à l'encre d'une femme lisant en habits du 19è siècleJ’ai relu Madame Bovary de Gustave Flaubert, une œuvre classique écrite en feuilleton dans La Revue de Paris, entre 1851 et 1856, que je m’étais cognée au lycée, sans l’apprécier.

Hors, je trouve que c’est drôlement bien écrit ! L’histoire n’est pas passionnante et traîne un peu en longueur, mais ça se tient.

J’ai souligné quelques passages. Les voici, dans l’ordre chronologique :

La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient, en costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie.

Aujourd’hui, on dirait « pfou, il est chiant, le mari. »


[…] la vieille femme se sentait encore là préférée ; mais, à présent, l’amour de Charles pour Emma lui semblait une désertion de sa tendresse, un envahissement sur ce qui lui appartenait ; et elle observait le bonheur de son fils avec un silence triste, comme quelqu’un de ruiné qui regarde à travers les carreaux des gens attablés dans son ancienne maison.

Dans la version comédie, je verrais bien Marthe Villalonga dans le rôle de Madame Bovary mère.


Aussi, je n’admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées, d’ailleurs, à toutes les lois de la physique ; ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s’efforcent d’engloutir avec eux les populations.

Oh, le mé-cré-ant ! En plus, il confond les évangiles avec Pinocchio (c’est vrai à la fin, qui c’est qui loge dans le ventre des baleines ?)


Sur la lecture :

On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On se promène immobile dans des pays que l’on croit voir, et votre pensée, s’enlaçant à la fiction, se joue dans les détails ou poursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux personnages ; il semble que c’est vous qui palpitez sous leurs costumes.


Chabada-bada :

C’est ainsi, l’un près de l’autre, pendant que Charles [son mari] et le pharmacien devisaient, qu’ils entrèrent [Emma et Léon] dans une de ces vagues conversations où le hasard des phrases vous ramène toujours au centre fixe d’une sympathie commune.


Le soleil traversait d’un rayon les petits globules bleus des ondes qui se succédaient en se crevant ; les vieux saules ébranchés miraient dans l’eau leur écorce grise ; au-delà, tout alentour, la prairie semblait vide.

Comme c’est lyrique. Comme c’est musical.


Un autre joli chabada-bada :

N’avaient-ils rien autre chose à se dire ? Leur yeux pourtant étaient pleins d’une causerie plus sérieuse ; et, tandis qu’ils s’efforçaient à trouver des phrases banales, ils sentaient une même langueur les envahir tous les deux ; c’était comme un murmure de l’âme, profond, continu, qui dominait celui des voix.


Quant à Emma, elle ne s’interrogea point pour savoir si elle l’aimait. L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, – ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier.

Il ne manque que le slow de Barry White en fond sonore, quoi.


Emma, qui lui [le pharmacien] donnait le bras, s’appuyait un peu sur son épaule, et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa pâleur éblouissante ; mais elle tourna la tête : Charles était là [son mari]. Il avait sa casquette enfoncée sur les sourcils, et ses deux grosses lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stupide ; son dos même, son dos tranquille était irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la platitude du personnage.

Où comment en 82 pages, le mari, tout en restant plat, est devenu dégoûtant.


Mais plus Emma s’apercevait de son amour, plus elle le refoulait, afin qu’il ne parût plus, et pour le diminuer. Elle aurait voulu que Léon s’en doutât ; et elle imaginait des hasards, des catastrophes qui l’eussent facilité. Ce qui la retenait sans doute, c’était la paresse ou l’épouvante, et la pudeur aussi. Elle songeait qu’elle l’avait repoussé trop loin, qu’il n’était plus temps, que tout était perdu. Puis, l’orgueil, la joie de se dire : « Je suis vertueuse », et de se regarder dans la glace en prenant des poses résignées, la consolait un peu du sacrifice qu’elle croyait faire.

Sainte Emma.


Ce qui l’exaspérait, c’est que Charles n’avait pas l’air de se douter de son supplice. La conviction où il était de la rendre heureuse lui semblait une insulte imbécile et sa sécurité là-dessus, de l’ingratitude. Pour qui donc était-elle sage ? N’était-il pas, lui, l’obstacle à toute félicité, la cause de toute misère, et comme l’ardillon pointu de cette courroie complexe qui la bouclait de tous côtés ?
Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait de ses ennuis, et chaque effort pour l’amoindrir ne servait qu’à l’augmenter ; car cette peine inutile s’ajoutait aux autres motifs de désespoir et contribuait encore plus à l’écartement. […] Elle aurait voulu que Charles la battît, pour pouvoir plus justement le détester, s’en venger.


Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres ; comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles.

Le récit ne dit pas à quoi il carburait, Rodolphe. En tout cas, toute alambiquée qu’elle est, c’est une jolie phrase.


[…] les plaisirs, comme les écoliers dans la cour d’un collège, avaient tellement piétiné sur son cœur, que rien de vert n’y poussait, et ce qui passait par là, plus étourdi que les enfants, n’y laissait pas même, comme eux, son nom gravé sur la muraille.

Où comment joliment et musicalement dire que Rodolphe est un gros blasé.


Ce qu’il y a de plus lamentable, n’est-ce pas, c’est de traîner, comme moi, une existence inutile ? Si nos douleurs pouvaient servir à quelqu’un, on se consolerait dans la pensée du sacrifice !

Sainte Emma, le retour.

À vrai dire, dans le récit, on se situe à la fin du chagrin d’amour infligé par ce couard de Rodolphe (au début duquel elle se confina au lit pendant des mois, et dont elle sortit grâce à la fantaisie de devenir pieuse) et au moment où par hasard elle retombe sur Léon, son deuxième amour, trois ans après, et elle lui raconte ses états d’âme.


Jamais la vie ne lui avait paru si bonne. Elle allait venir tout à l’heure, charmante, agitée, épiant derrière elle les regards qui la suivaient, – et avec sa robe à volants, son lorgnon d’or, ses bottines minces, dans toutes sortes d’élégances dont il n’avait pas goûté, et dans l’ineffable séduction de la vertu qui succombe. L’église, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour d’elle ; les voûtes s’inclinaient pour recueillir dans l’ombre la confession de son amour ; les vitraux resplendissaient pour illuminer son visage, et les encensoirs allaient brûler pour qu’elle apparût comme un ange, dans la fumée des parfums.

Et dans la version comédie, j’imagine bien Dominique Lavanant en Emma, qui trébuche en entrant dans l’église.


Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité du chinois et du groenlandais, s’il eût connu ces deux langues ; car il se trouvait dans une de ces crises où l’âme entière montre indistinctement ce qu’elle enferme, comme l’Océan, qui, dans les tempêtes, s’entr’ouvre depuis les fucus de son rivage jusqu’au sable de ses abîmes.

Il en a gros, le pharmacien.


[…] il restait debout, les mains pendantes et les yeux ouverts, comme enlacé dans les fils innombrables d’une rêverie soudaine.

J’aime beaucoup les analogies de Flaubert. Celle-ci est très poétique et imagée.


[…] le bois du cercueil, heurté par les cailloux, fit ce bruit formidable qui nous semble être le retentissement de l’éternité.

À la mort d’Emma, il ne reste plus qu’à parler de Charles puisque c’est le seul qui reste. C’est pour lui que le bruit formidable représente l’éternité.


Cependant la volupté de sa douleur était incomplète, car il n’avait autour de lui personne qui la partageât […]


Accoudé en face de lui [Charles rencontre par hasard Rodolphe, dont il a récemment lu toute la correspondance intime avec Emma], il mâchait son cigare tout en causant, et Charles se perdait en rêveries devant cette figure qu’elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque chose d’elle. C’était un émerveillement. Il aurait voulu être cet homme.
L’autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, bouchant avec des phrases banales tous les interstices où pouvait se glisser une allusion. Charles ne l’écoutait pas ; Rodolphe s’en apercevait, et il suivait sur la mobilité de sa figure le passage des souvenirs. Elle s’empourprait peu à peu, les narines battaient vite, les lèvres frémissaient ; il y eût même un instant où Charles, plein d’une fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe qui, dans une sorte d’effroi, s’interrompit. Maid bientôt la même lassitude funèbre réapparût sur son visage.
« Je ne vous en veux pas », dit-il.

J’aime la narration de ce face-à-face du point de vue de l’un puis de l’autre.


Illustration : j’ai dessiné aux feutres fins gris et noir et pinceau à encre gris-bleu la couverture du roman aux éditions Pocket qui représente un tableau de John Bostock.

[J’ai lu] Yoshikawa Eiji, La Pierre et le Sabre

13 Jan
Yoshikawa Eiji, La Pierre et le Sabre
J’ai lu 5195

p. 604, ambiance

Dehors, les dernières lueurs du couchant donnaient l’impression qu’un bâtiment éloigné brûlait, et les corbeaux qui tournoyaient autour de la pagode de Tōji ressemblaient à des cendres noires qui s’envolaient des flammes.

p. 651, désaccords entre Matahachi et sa mère Osugi

Leurs désaccords ressemblaient souvent à cela : ils commençaient par un violent conflit d’émotions, un antagonisme implacable. La compréhension mutuelle était sapée avant d’avoir eu la moindre chance de se développer.

p. 671, Kōetsu conseille Musashi quant à la satisfaction de l’existence, et l’invite au quartier réservé.

— Je n’y ai jamais pensé. J’aimerais aller dans un foule d’endroits éloignés, me rendre à l’autre bout de Kyushu, voir comment vient les gens à Nagasaki, sous les influences étrangères. Je brûle de connaître la nouvelle capitale que le shōgun est en train de bâtir à Edo, les grandes montagnes et rivières au nord de Honshu. Peut-être qu’au fond de moi, je ne suis qu’un vagabond.
— Vous n’êtes nullement le seul. C’est tout naturel, mais il faut éviter la tentation de croire que vos rêves ne pourront se réaliser que dans quelque endroit lointain. Si vous le croyez, vous négligerez les possibilités de votre environnement immédiat. La plupart des jeunes gens agissent ainsi, je le crains, et deviennent insatisfaits de leur existence. (Kōetsu se mit à rire.) Mais un vieil oisif tel que moi n’a pas à prêcher aux jeunes… Quoi qu’il en soit, je ne suis pas venu pour parler de cela. Je suis venu vous inviter à sortir ce soir. Êtes-vous jamais allé au quartier réservé ?

p. 689, Denshichirō et l’alcool

Étant donné que nul ne pouvait se rappeler un moment, matin, midi ou soir, où il s’était présenté au dōjō sans sentir l’alcool, on en était venu à admettre son alcoolisme comme un fait accompli. Bien que le sort de toute l’école Yoshioka fût en jeu, l’un des hommes se demanda s’il ne vaudrait pas mieux qu’il se chauffât le corps avec un peu de saké plutôt que d’essayer de manier le sabre avec des bras et des jambes gelés.

p. 697, il neige lors du duel entre Denshichirō et Musashi

Musashi tenait son sabre à hauteur de l’œil, lui aussi, les coudes détendus, souples et capables de se mouvoir en tout sens. Les bras de Denshichirō, dans cette posture inhabituelle, étaient tendus, raides, et son sabre mal assuré. Celui du Musashi ne bougeait pas du tout ; la neige commença à s’amonceler sur sa fine tranche supérieure.

p. 702, seigneur Karasumaru entre tristesse et luxe

Le seigneur Karasumaru considérait comme une erreur grave, de la part des dieux, d’avoir fait d’un homme comme lui-même un noble. Et, bien que serviteur de l’empereur, il ne voyait devant lui que deux possibilités : vivre dans une tristesse constante, ou passer son temps à faire la fête. Le choix raisonnable était de reposer sa tête sur les genoux d’une belle femme, d’admirer la pâle clarté de la lune, de contempler au printemps les fleurs de cerisier, et de mourir une coupe de saké à la main.

p. 706, jeux à boire

— Comment allons-nous décider des tours ? Se contenter d’engloutir n’est pas drôle. Nous devrions jouer à un jeu. Le perdant devra boire une pleine coupe. À quel jeu jouerons-nous ?
— Nous pourrions essayer de nous faire baisser les yeux l’un à l’autre.
— Ça m’obligerait à contempler votre vilaine face de marchand. Ce n’est pas un jeu, c’est une torture.
— Pas d’insultes ! Euh… et le jeu de la pierre, des ciseaux et du papier ?
— Très bien !

p. 718, Yoshino et Musashi

Les femmes ayant reçu l’éducation et la formation de Yoshino étaient fort capables de tomber amoureuses. Elle n’avait qu’un ou deux ans de plus que Musashi, mais que leur expérience de l’amour était donc différente ! À le regarder assis là, si raide, réprimant ses émotions, évitant le visage de la jeune femme comme si un regard jeté sur elle eût risqué de le rendre aveugle, elle se sentait de nouveau pareille à une vierge protégée qui éprouve les premières affres de l’amour.

p. 721, Yoshino éventre un luth

Elle prit dans sa main souple un fin couteau tranchant, et l’abattit d’un coup vif sur le dos en forme de poire du luth. Trois ou quatre coups adroits, et l’ouvrage était fait, si vite et de manière si décisive que Musashi s’attendait presque à voir du sang jaillir de l’instrument. Il ressentit même un léger élancement de douleur, comme si la lame avait entaillé sa propre chair. Tenant le couteau derrière elle, Yoshino leva le luth afin d’en montrer la structure au jeune homme.
Regardant d’abord son visage, puis le luth brisé, il se demandait si elle possédait en réalité l’élément de violence que paraissait indiquer sa façon de manier l’arme. La douleur cuisante provoquée en lui par les coups subsistait.

p. 724, Otsū a envie de mandarines. Jōtarō va s’en procurer.

Après qu’il eut quitté le marché, par deux fois l’espoir lui revint à la vue de fruits orangés derrière les murs de jardins privés… mais qui se révélèrent être es oranges amères et des coings.
Ayant parcouru près de la moitié de la ville, il n’eut gain de cause qu’en commettant un vol. Les offrandes, devant le sanctuaire Shinto, consistaient en petits tas de pommes de terre, de carottes et de mandarines. Il fourra les fruits dans son kimono, en s’assurant par un coup d’œil circulaire que nul ne l’observait. Dans la crainte que le dieux outragé ne se matérialisât d’une minute à l’autre, il pria durant tout le chemin du retour à la maison Karasumaru : “S’il vous plait, ne me punissez pas. Je ne vais pas les manger moi-même.”

p. 769, Kojirō décrit Musashi à Genzaemon et Jūrōzaemon de la maison de Yoshioka

Fils d’un samouraï de la province de Mimasaka, il s’est enfui pour aller à travers le pays… Bien qu’il soit un vaurien, il possède un certain talent au sabre. Et, physiquement, il est d’une force extrême. En outre, il se bat sans se soucier de sa propre vie. C’est pourquoi les méthodes orthodoxes d’escrime sont inefficaces contre lui, tout comme la raison est inefficace contre la folie. Vous devez le prendre au piège à la façon d’une bête féroce, ou vous échouerez. Maintenant, considérez quel est votre ennemi, et tirez vos plans en conséquence !

p. 771, Musashi médite, et perd son temps.

Il avait passé la journée précédente à méditer sous un pin au temple de Kuruma dans l’espoir de réaliser cet état de béatitude où le corps et l’âme n’ont plus d’importance. Son effort pour chasser l’idée de la mort ayant été vain, il était maintenant honteux d’avoir perdu son temps.

p. 774, Musashi explique à Kojirō que bien qu’en infériorité numérique, il ira seul se battre contre les Yoshioka

— […] Selon toute apparence, les Yoshioka ont le dessus. Ils sont en nombre, et je suis seul. Sans aucun doute, vous croyez que je serai vaincu. Mais je vous supplie de ne pas vous inquiéter pour moi. À supposer que je sache qu’ils ont dix hommes, et je j’amène dix hommes avec mois, qu’arriverait-il ? Ils jetteraient dans la mêlée vingt hommes au lieu de dix. Si j’en amenais vingt, ils élèveraient le nombre à trente ou quarante, et la bataille troublerait encore davantage l’ordre public. Il y aurait beaucoup de tués ou de blessés. Il en résulterait une violation grave des principes gouvernementaux, sans que progresse en compensation la cause de l’escrime. Autrement dit, il y aurait beaucoup à perdre et peu à gagner si je faisais appel à des renforts.

p. 776, Kojirō complote pour manipuler Musashi

Kojirō, assis sur une racine d’arbre, envisageait le combat à venir avec un sentiment proche de l’allégresse. “À en juger d’après le calme de Musashi, il est déjà résigné à mourir. Il n’en vendra pas moins chèrement sa peau. Plus il en fauchera, plus ce sera amusant à observer… Ah ! mais les Yoshioka ont des armes de jet. S’il est touché par l’une d’elles, le spectacle se terminera aussitôt. Ça gâcherait tout. Je crois que je ferais mieux de lui parler d’elles.”

p. 777, Musashi se remémore la leçon de Takuan sur la valeur de la vie

Non qu’il eût oublié la leçon que Takuan lui avait enseignée : l’homme véritablement brave est celui qui aime la vie, qui la chérit comme un trésor qu’une fois perdu l’on ne peut jamais retrouver. Musashi savait bien que vivre, c’est plus que se borner à survivre. Le problème était de savoir comment imprégner sa vie de signification, comment assurer que sa vie lancerait jusque dans l’avenir un vif rayon de lumière, même s’il devenait nécessaire de renoncer à cette vie pour une cause.

p. 785, la détermination d’Otsū

Une certaine lumière brilla dans les yeux de la jeune fille, ce qui fit sentir au jeune homme la faiblesse de sa propre détermination en comparaison de la sienne. Pour acquérir ne fût-ce qu’un peu de maîtrise de soi, il avait dû méditer depuis des années la question de la vie et de la mort, se discipliner sans arrêt, se forcer à subir les rigueurs d’un entraînement de samouraï. Sans entraînement ni autodiscipline consciente, cette femme était capable de déclarer, sans l’ombre d’une hésitation, qu’elle aussi se trouvait prête à mourir si lui mourrait. Son visage exprimait une sérénité parfaite ; ses yeux lui disaient qu’elle ne mentait ni ne parlait impulsivement. elle semblait presque heureuse à la perspective de le suivre dans la mort. Avec un peu de honte, il se demanda comment les femmes faisaient pour être aussi fortes.

p. 786, Musashi raisonne Otsū sur son amour pour lui

— […] Voilà le genre d’homme que je suis. Que dire d’autre ? Je pense à mon sabre, et tu disparais dans quelque coin sombre de mon esprit… non, tu disparais tout à fait, sans laisser de trace. C’est en de pareils moments que je suis le plus heureux et le plus satisfait de ma vie. Comprends-tu ? Durant tout ce temps, tu as souffert, tu as risqué ton corps, et ton âme pour un homme qui aime son sabre plus qu’il ne t’aime. Je mourrai pour l’honneur de mon sabre, mais je ne mourrai point pour l’amour dune femme. Pas même pour l’amour de toi. J’ai beau avoir envie de tomber à genoux pour implorer ton pardon, je ne peux pas.
Il sentit les doigts sensibles de la jeune fille se serrer autour de son poignet.
— Je sais tout cela, dit-elle avec force. Si je ne le savais pas, je ne t’aimerais pas comme je t’aime.

p. 790, Matahachi tente de convaincre sa mère de renoncer

— Toute cette histoire est stupide. Nous rapportons au village une mèche de cheveux que nous présentons comme preuve que notre grande mission dans cette vie a bien été accomplie. Ces rustres ne sont jamais descendus de leurs montagnes ; ils seront donc impressionnés. Oh ! combien je le hais, ce village !

p. 795, Matahachi fanfaronne auprès d’Akemi jusqu’à ce qu’il entende Osugi

— Pas par là, Matahachi !
— Et pourquoi donc ?
— Il va nous falloir repasser devant cette pierre.
— Ha ! ha ! Et voir le nain à figure de femme ? N’y pense plus : Je suis avec toi, maintenant… Oh ! écoute… n’est-ce pas ma mère qui appelle ? Dépêche-toi, avant qu’elle ne vienne à ma recherche. Elle est bien pire qu’un petit fantôme à la face effrayante.

p. 800, Musashi et les dieux

Tout en croyant sincèrement aux dieux, il ne considérait pas comme appartenant à la Voie du samouraï de rechercher leur aide. La Voie était une vérité suprême, qui transcendait les dieux et les sages. Musashi recula d’un pas, joignit les mains et, au lieu de demander protection, remercia les dieux pour leur aide accordée au bon moment.

p. 802, Musashi contre l’enfant à la tête de la Maison Yoshioka

— Je suis Miyamoto Musashi, le fils de Shimmen Munisai de la province de Mimasaka. Je suis venu conformément à notre accord conclu avant-hier à Yanagimachi… Genjirō, êtes-vous là ? Je vous supplie de faire plus attention que Seijūro et Denshichirō avant vous. Si je comprends bien, en raison de votre jeunesse, vous avez pour vous soutenir plusieurs vingtaines d’hommes. Moi, Musashi, je suis venu seul. Vos hommes peuvent m’attaquer individuellement ou bien en groupe, comme ils le souhaitent… Et maintenant, en garde !

p. 804, le maniement du sabre de Musashi

Musashi faisait de son arme un usage différent de celui de l’homme d’épée ordinaire de son temps. Suivant les techniques normales, si le premier coup n’atteignait pas son but, la force du sabre se dépensait dans l’air. Il fallait ramener la lame en arrière avant de frapper à nouveau. C’était trop lent pour Musashi. Chaque fois qu’il frappait latéralement, il y avait un choc en retour. Un coup vers la droite était suivi presque dans le même mouvement par un choc en retour vers la gauche. La lame de Musashi créait deux rais de lumière, dont le dessin ressemblait fort à deux aiguilles de pin soudées à une extrémité.

p. 808, Musashi se bat contre cent hommes.

Tout son kimono paraissait teint d’un motif cramoisi. Les spectateurs qui le voyaient clairement se couvraient les yeux d’horreur.
Plus épouvantable encore était la vision des morts et des blessés abandonnés dans son sillage. En poursuivant sa retraite stratégique vers le haut du sentier, il atteignait une surface de terrain découvert où ses poursuivants se déversèrent pour une attaque massive. En quelques secondes, quatre ou cinq hommes furent fauchés. Ils gisaient, dispersés sur une vaste zone, moribond témoignage de la vitesse avec laquelle Musashi frappait et se déplaçait. L’on eût dit qu’il était partout à la fois.

p. 808, d’instinct, Musashi se bat avec deux sabres

À un certain moment, il tira son petit sabre et se mit à combattre avec les deux mains. Alors que le grand sabre, dans sa main droite, ruisselait de sans jusqu’à la garde et jusqu’au poing qui le tenait, dans sa main gauche le petit sabre était propre. Il eut beau cueillir un peu de chair aussitôt qu’il s’en servit, il continua d’étinceler, assoiffé de sang. Musashi lui-même n’était pas encore pleinement conscient de l’avoir dégainé, bien qu’il le maniât avec la même adresse que le plus grand.
[…]
Par la suite, cette technique devait prendre le nom de “technique des deux sabres contre des forces nombreuses”, mais en cet instant, Musashi se battait par pur instinct.

p. 822, Osugi soignée par son mortel ennemi

La face contre le col de la vache, Osugi gémissait de douleur et tâchait de se redresser. Chaque fois que Musashi lui témoignait de la sollicitude, elle se remémorait sa haine et lui exprimait silencieusement son mépris d’être soignée par son mortel ennemi.

p. 829, Musashi sermonne Matahachi

— […] Tu rends Okō responsable de tout, dit-il avec fermeté ; or, un homme adulte doit-il parler comme ça ? Nul autre que toi-même ne peut créer pour toi une vie digne d’être vécue.

p. 856, Musashi se jète dans l’eau froide pour se punir de s’être jeté sur Otsū

Son désir pour Otsū mourait de mort lente, car il était proche parent du tempérament passionné sans lequel il ne fût jamais allé à Sekigahara ni n’eût accompli aucun de ses extraordinaires exploits. Mais le véritable danger se trouvait dans le fait qu’en un certain point toutes ses années d’entraînement devenaient sans pouvoir contre ce tempérament, et qu’il retombait au niveau d’une bête sauvage, d’une bête brute. Or, contre un pareil ennemi, informe et secret, le sabre était complètement inutile. Déconcerté, perplexe, il priait pour que les eaux furieuses le ramenassent à sa quête de la discipline.

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